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jeudi 22 octobre 2015

NOTE DE LECTURE N° 03 : UN OUBLI (?) DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU DANS "LE CONTRAT SOCIAL"

Une des premières phrases du Contrat Social de Jean-Jacques Rousseau est célèbre : " L'homme est né libre, et partout il est dans les fers".  La lecture de l'ouvrage, que tous les lycéens connaissent, est un plaisir. L'argumentation est claire, pertinente, percutante et intelligente. Et pourtant ! Et pourtant quelque chose me choque dans ce brillant traité. Voyons quel est ce point d'achoppement.


Le problème se situe au chapitre IV du Livre I.

Résumé du préambule et des trois premiers chapitres

Rousseau a exposé en préambule quel était le but de son ouvrage :
Je veux chercher si, dans l'ordre civil, il peut y avoir quelque règle d'administration légitime et sûre, en prenant les hommes tels qu'ils sont, et les lois telles qu'elles peuvent être. Je tâcherai d'allier toujours, dans cette recherche, ce que le droit permet avec ce que l'intérêt prescrit, afin que la justice et l'utilité ne se trouvent point divisées[...].
 Ce préambule est modéré dans sa forme et sur le fond : il s'agit de considérer les hommes tels qu'ils sont et non pas tels qu'on voudrait qu'ils soient. En matière législative, on ne peut pas faire n'importe quoi : les lois promulgués doivent être "telles qu'elles peuvent être" et la justice et l'utilité doivent être deux concepts non conflictuels. De nos jours on dirait que c'est un préambule "social-démocrate", alors que le reste de l'ouvrage est d'une toute autre radicalité. Cette prudence est vraisemblablement stratégique, comme on le voit dès le premier chapitre :
L'homme est né libre, et partout il est dans les fers, Tel se croit le maître des autres, qui ne laisse pas d'être plus esclave qu'eux.
L'homme est partout dans les fers : il ne s'agit pas de traiter un problème particulier hic et nunc. Il s'agit d'une analyse globale du droit en politique, d'une oeuvre philosophique.
L'idée principale de Rousseau est que le droit politique, est obligatoirement basé sur une convention :
Mais l'ordre social est un droit sacré qui sert de base à tous les autres. Cependant, ce droit ne vient point de la nature ; il est donc fondé sur des  conventions. Il s'agit de savoir quelles sont ces conventions.
Certes, la famille est une société élémentaire naturelle. mais cette société est éphémère : lorsque l'enfant "vole de ses propres ailes" le lien affectif subsiste mais le lien social, au sens de l'utilité commune, est rompu (chapitre 2).

Quand au prétendu "droit" du plus fort il n'a de droit que le nom (chapitre 3) :

Sitôt qu'on peut désobéir impunément, on le peut légitimement ; et, puisque le plus fort a toujours raison, il ne s'agit que de faire en sorte qu'on soit le plus fort. Or, qu'est-ce qu'un droit qui périt quand la force cesse ? [...] Convenons donc que force ne fait pas droit, et qu'on n'est obligé d'obéir qu'aux puissances légitimes
En résumé : Rousseau se donne pour tâche d'étudier sous quelle forme peut s'établir un contrat social, c'est-à-dire une convention permettant aux hommes d'être organisés dans une société juste et utile. La famille ne peut-être cette base conventionnelle, ni le "droit" du plus fort, qui n'est pas un droit. Aucun homme ne possède "naturellement" le droit d'en assujettir d'autres.

Il va maintenant examiner (pour le rejeter) le prétendu droit des maîtres sur les esclaves. Et c'est là que le problème surgit !

Le coeur du problème

Le chapitre 4 est entièrement consacré à la question de l'esclavage.
Rousseau examine trois formes d'esclavage :
  • la servitude volontaire : un homme, ou un peuple, accepte d'être esclave en échange de sa subsistance,
  • l'esclavage qui résulte de la guerre,
  • l'esclavage qui résulte de conquêtes.
La servitude volontaire est un acte dont la validité est nulle :
Renoncer à sa liberté, c'est renoncer à sa qualité d'homme, aux droits de l'humanité, même à ses devoirs. Il n'y a nul dédommagement possible pour quiconque renonce à tout. Une telle renonciation est incompatible avec la nature de l'homme ; et c'est ôter toute moralité à ses actions que d'ôter toute liberté à sa volonté. Enfin c'est une convention vaine et contradictoire de stipuler d'une part une autorité absolue, et de l'autre une obéissance sans bornes. N'est-il pas clair qu'on n'est engagé à rien envers celui dont on a droit de tout exiger ? Et cette seule condition, sans équivalent, sans échange, n'entraîne-t-elle pas la nullité de l'acte ? Car, quel droit mon esclave aurait-il contre moi, puisque tout ce qu'il a m'appartient et que, son droit étant le mien, ce droit de moi contre moi-même est un mot qui n'a aucun sens ?
Le droit du vainqueur après une guerre n'est pas un contrat social car ce n'est pas une relation d'homme à homme mais une relation d'État à État.
La guerre [est] une relation d'État à État, dans laquelle les particuliers ne sont ennemis qu'accidentellement, non point comme hommes, ni même comme citoyens mais comme soldats ; non point comme membres de la patrie, mais comme ses défenseurs. Enfin chaque État ne peut avoir pour ennemis que d'autres États, et non pas des hommes, attendu qu'entre choses de diverses natures on ne peut fixer aucun vrai rapport.
Enfin, le droit de conquête (une annexion sans guerre ou résultant d'une guerre) est justifié par les conquérants par le fait que rendre un homme esclave est un droit que possède le vainqueur lorsqu'il ne tue pas son ennemi ; mais de quel droit pourrait-il le tuer ? Donc de quel droit pourrait-il le rendre esclave ? 
En établissant le droit de vie et de mort sur le droit d'esclavage, et le droit d'esclavage sur le droit de vie et de mort, n'est-il pas clair qu'on tombe dans le cercle vicieux ?
Ainsi, Rousseau peut conclure :

[…] de quelque sens qu'on envisage les choses, le droit d'esclavage est nul, non seulement parce qu'il est illégitime, mais parce qu'il est absurde et ne signifie rien. Ces mots, esclave et droit, sont contradictoires ; ils s'excluent mutuellement. Soit d'un homme à un homme, soit d'un homme à un peuple, ce discours sera toujours également insensé : « Je fais avec toi une convention toute à ta charge et toute à mon profit, que j'observerai tant qu'il me plaira, et que tu observeras tant qu'il me plaira. »

Tout cela est fort juste et fort bien argumenté ! Alors quel est le problème ?

Le problème est que Rousseau ne cite que trois modes de mise en esclavage et "oublie" celui qui a été le plus odieux et le plus cruel : la traite des Noirs. La traite des Noirs et leur esclavage n'appartient à aucune des trois catégories citées plus haut : ce n'est pas une servitude volontaire, ce n'est pas le résultat d'une guerre ni d'une conquête territoriale. D'un simple point de vue méthodologique, cet "oubli" est pour le moins fâcheux, pour ne pas dire plus. 
Rousseau cite trois modalités de mise en esclavage désuètes dans les sociétés occidentales de son temps et ne cite pas la seule que tous ses contemporains connaissent : la mise en esclavage par razzia.

Certains ont rétorqué qu'il écrit un ouvrage théorique et n'a pas à donner d'exemples. Argument non recevable pour au moins deux raisons : 

  • d'une part, je viens de le dire, il ne s'agit pas d'un exemple, mais d'une catégorie,
  • mais d'autre part, même si l'on admettait que la razzia est une forme de conquête (ce qui n'est pas le cas puisqu'elle est réalisée avec le concours des autorités locales) il est inconcevable qu'elle ne soit pas citée et analysée. Peut-on imaginer un auteur traitant des génocides contemporains qui ne citerait ni Auschwitz, ni le Rwanda ?

D'autres ont mis en avant le fait que Rousseau traite des modes de gouvernement, des relations entre le peuple et son État et qu'il s'agit, concernant la traite, de relations d'individus à individu (le traiteur, le navigateur, le colon, l'esclave). Argument non convaincant me semble-t-il car c'est bien l'État qui encourage, codifie, légifère ; c'est bien Louis XIV qui a édicté le fameux Code Noir que Luis Sala-Molins a fait sortir de la poussière des bibliothèques.

En bref, cet "oubli ne peut pas en être un car en ce siècle l'ignoble commerce des Noirs est florissant et d'immenses fortunes s'édifient à Bordeaux, Nantes, La Rochelle grâce, pricipalement, au commerce triangulaire  
  • Départ d'Europe vers l'Afrique avec une cargaison de produits d'échanges destinés aux potentats locaux (pacotille, alcool, armes, etc.),
  • Départ d'Afrique vers les Amériques avec une cargaison d'esclaves,
  • Retour en Europe avec le produit de la vente des esclaves (lettres de change, sucre, coton, café, ou autres matières premières).
Pour éclairer cet "oubli" de Rousseau, un livre est indispensable : Le code Noir de Luis Sala-Molins (PUF, 1998), et particulièrement les pages 237 à 254. On y montre, textes à l'appui, que Rousseau a délibérément évité toute allusion, fût-elle minime, à la traite des Noirs.

Si la position de Rousseau (ou plus exactement son absence de prise de position) est particulièrement choquante c'est que par ailleurs, dans le Contrat Social, il a eu des paroles fortes et brillantes sur la dignité de l'homme, sur son asservissement, sur la légitimité de sa révolte contre la tyrannie. Et aussi, avouons-le, parce que nous sommes déçus que ce silence coupable soit celui de notre cher Jean-Jacques, le seul philosophe que les Français appellent affectueusement par son prénom. Alors, pourquoi ce silence ?

Pourquoi ce silence ?

Mon hypothèse est que Rousseau doute de l'humanité du Noir. Il ne la nie pas expressément, mais ne va pas jusqu'à l'affirmer. Il est sûr de lui, et sur son terrain en quelque sorte, quand il parle de l'homme blanc, quand il se réfère à l'antiquité. Mais l'Afrique ! Si lointaine,  si mystérieuse, si mal connue, dont on ne sait pas grand-chose des êtres qui la peuplent !

Dans le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité entre les hommes il écrit :
L'Afrique entière et ses nombreux habitants, aussi singuliers par leur caractère que par leur couleur, sont encore à examiner
                                                                                                            Passage que Luis Sala-Molins commente comme suit (Le code noir, p. 248) :
Je ne peux pas ne pas relever [...] qu'il est incapable de dégager de toute la littérature africaniste de son temps de quoi tranche sans bavardages inutiles la "question" de l'humanité ou de la bestialité des Noirs.                               
Rousseau va même jusqu'à suggérer dans le Discours ..., une espèce de commission d'enquête, composée d'hommes de la trempe de Montesquieu, Buffon, Diderot, etc.  :
Je dis que quand de pareils observateurs affirmeront d'un tel animal que c'est un homme, et d'un autre que c'est une bête, il faudra les en croire.
On ne peut pas dire plus clairement qu'un doute subsiste dans l'esprit de l'auteur sur l'humanité des Noirs.

En conclusion

Je ne partage pas l'idée que Rousseau ait plié l'échine devant le "lobby de la traite", ni qu'il ait voulu soutenir un système colonial inhumain. Par contre je pense qu'il y a eu, chez ce grand philosophe  (et chez ce grand écrivain) une faille coupable dans son intelligence et sa sagacité.




                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                






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