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mardi 16 février 2016

NOTE DE LECTURE N° 12 : "PRÉDATEURS" - MAXIME CHATTMAN, ed. Albin Michel, 2009


Je viens de lire le roman policier de Maxime Chattman Prédateurs. C'est à mon avis un roman médiocre, inutilement long, farci de considérations métaphysico-phsycologiques qui présentent peu d'intérêt et dont l'intrigue est inutilement brouillée par les problèmes personnels des deux principaux protagonistes. En outre il y a une certaine complaisance pour les scènes horribles et, à un moindre degré pour quelques épisodes érotiques. Alors pourquoi y consacrer une note de lecture ?
Parce que le contexte du roman présente une singularité qui suscite des réflexions.


source de l'illustration


L'histoire se passe au cours d'un cours d'un conflit militaire opposant les USA à un ennemi qui ne sera pas précisé. Sans doute un épisode de la deuxième guerre mondiale contre les allemands ou les japonais. Les combats sont violents et chaque jour des milliers d'hommes sont tués.

Parallèlement, une équipe de la police militaire, présente sur le front, enquête sur une série de meurtres dont tout indique qu'ils sont commis par un soldat qui participe aux combats.

Le point singulier dont je parlais plus haut réside dans la juxtaposition de quelques meurtres que l'on s'acharne à élucider, avec des milliers de morts qui semblent légitimes.

Quand a-t-on le droit de tuer et pourquoi ? Le commandement "Tu ne tueras point", présenté comme absolu est devenu (a toujours été) à l'évidence une règle à application variable.

Le  meurtre par intérêt, passion, vengeance, perversion (c'est de perversion qu'il s'agit dans le roman) est légalement (et, faut-il le dire, à juste titre) condamnable. Une question importante est, certes, de savoir  pourquoi la société est habilitée à sévir (pourquoi elle s’est auto-habilitée à sévir), c’est-à-dire, "de quel droit dit-on le Droit ?" C’est une question extrêmement délicate mais qui, à mon avis, ne relève pas de la morale et de l’éthique, mais de la politique. La loi est une création de la Cité et à ce titre ce ne sont  pas les individus qu’elle protège ; elle défend  sa propre survie en tant que corps constitué d’individus. Il s’agit là d’un paradigme, d’un consensus partagé par la quasi-totalité des civilisations ; on se souviendra d’ailleurs que c’est pour cette raison (la primauté de la Cité sur l’individu) que Socrate a refusé d’échapper au sort qui lui était réservé.
Lorsque deux nations sont en guerre, ce sont deux sociétés qui se défendent (avec de bonnes ou mauvaises raisons) contre un ennemi extérieur, un autre corps constitué d’individus.
En fait dans les deux cas (la traque des criminels et la guerre), la société lutte pour éliminer ce qu'elle considère comme un prédateur, qu'il soit un individu ou un état. Dans le premier cas ce sont des individus qui sont nommément ciblés. Dans le second, ce sont des uniformes. Il y a donc un anonymat du meurtre guerrier qui, sans doute, participe au large consensus au sujet de sa légitimité (au moins tant que les victimes portent un uniforme, ce qui n'est pas le cas lors des massacres de civils dans les actes terroristes). On oublie en fait que sous les uniformes il y a des hommes qui tuent et d'autres qui sont tués et que le problème principal (d'un point de vue strictement philosophique) n'est pas d'être tué mais de tuer. Il est assez facile d'être tué à la guerre ; il l'est certainement beaucoup moins de tuer. D'un point de vue éthique, bien entendu ; pas d'un point de vue technique.
Pourquoi les sociétés humaines ne se sont-elles pas développées en faisant du "Tu ne tueras point" un tabou aussi puissant que ne l'est l'inceste ? Pourquoi est-il plus grave, moralement parlant, d'avoir des relations sexuelles avec un membre de sa proche famille que de tuer un anonyme porteur d'uniforme dont on ne connaît rien de la vie et dont, dans la plupart des cas, on ne verra pas le visage ?
On parle souvent, dans le second cas de "patriotisme". Ce mot n'est pas vide de sens, mais il est loin d'avoir un sens universel et consensuel. Le patriotisme ne me semble pas autre chose que la transposition au niveau individuel d’une motivation politique globale. Le patriote est un homme qui a intégré dans sa psychologie, donc  à titre personnel, les objectifs de la cité dans laquelle il vit (notons que c'est ici que réside, me semble-il, le sens profond du mot Nation : une communauté d’individus qui ont majoritairement opéré ce glissement de la sphère individuelle vers la sphère publique). Le patriote estime pouvoir et devoir sacrifier, soit  sa vie, soit son âme, pour une entité qui le transcende. Il meurt, ou il tue non pas pour défendre concrètement une chose concrète, mais pour une idée, comme Socrate a accepté de mourir pour le concept de Cité.
Mais ce qui me semble le plus curieux dans cet oubli de l'humain qu'est la guerre, c'est qu'on a cru bon de la codifier. À la guerre on peut (on doit) tuer, mais pas n'importe comment ni n'importe qui. Certaines armes sont "interdites" ; certains ennemis doivent être épargnés (les prisonniers par exemple) ; les dommages causés doivent être mesurés au plus juste ; les tortures et autres sévices sont "interdits", etc. Bien évidemment de telles règles ne sont pas, n'ont jamais été et ne seront jamais respectées. Mais l'irruption du législateur international au milieu du fracas des bombes a quelque chose qui apparaîtrait comme comique s'il ne s'agissait pas d'un drame. C'est un peu comme si on voulait établir des règles du jeu pour quelque chose qui concerne la vie et la mort.

Le roman de Maxime Chattman éclaire à merveille ces différentes questions. Il est fort regrettable qu'avec une problématique aussi profonde l'auteur se soit contenté de dérouler les ficelles d'un mauvais scénario.

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