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samedi 21 novembre 2015

NOTE DE LECTURE N°10 : QUELQUES CONSIDÉRATIONS DE SCHOPENHAUER SUR LA PEINTURE



Le texte commenté ici est tiré de l'ouvrage majeur de Schopenhauer (1788-1860) :"Le monde comme volonté et comme représentation", 6° édition (1912), traduction de A. Burdeau, § 48.
(Source gallica.bnf.fr Bibliothèque nationale de France)

Surce de l'illustration ici



EXTRAIT

 " On est très injuste envers les grands peintres de l'école hollandaise ; chez eux on n'estime que l'habileté technique; pour le reste, on les dédaigne, parce qu'ils ont le plus souvent représenté des objets tirés de la vie ordinaire et que l'on ne considère comme intéressants que les événements tirés de l'histoire ou de la Bible. L'on devrait avant tout se rappeler que la signification intérieure   d'une action est complètement différente de la signification extérieure; que souvent ces deux significations sont séparées l'une de l'autre. La signification extérieure consiste dans l'importance d'une action par rapport à ses suites pour et dans le monde réel; elle dépend donc du principe de raison. La signification intérieure de cette même action consiste dans la profondeur des vues qu'elle nous ouvre sur l'idée de l'humanité, lorsqu'elle met en lumière les faces moins explorées de cette Idée au moyen d'individualités nettement et fortement accentuées qu'elle place dans des circonstances convenables et auxquelles elle permet par là mème de développer leurs propriétés. C'est seulement la signification intérieure qui a de la valeur en art il appartient à l'histoire d'apprécier la signification extérieure. Toutes deux sont complètement indépendantes l'une de l'autre ; elles peuvent se présenter ensemble , mais elles peuvent aussi apparaître séparément. Une action de la plus haute importance historique peut être, au point de vue de sa signification intérieure, des plus banales et des plus vul gaires ; réciproquement, une scène de la vie journalière peut avoir une signification intérieure considérable, du moment qu'elle met en pleine et claire lumière les individus, l'activité humaine, le vouloir humain, surpris dans leurs replis les plus secrets. Deux actions peu  vent aussi avoir, malgré la différence de leur signification extérieure, une signification intérieure tout à fait identique ; au point de vue de cette dernière, par exemple, il est fort indifférent que ce soient des ministres qui jouent le sort des pays et des peuples sur une carte de géographie, ou bien des paysans, attablés dans un cabaret, qui se disputent au jeu de cartes ou  au jeu de dés ; il est également indifférent que ce soit avec des figurines d'or ou de bois qu'on joue aux échecs..En outre, les scènes et les événements qui composent pour tant de millions d'hommes la trame de la vie, leurs faits et gestes, leurs misères et leurs joies, ont déjà, en cette qualité, assez d'importance pour être du domaine de l'art et   pour lui fournir, grâce à leur riche complexité, la matière nécessaire à la représenta  tion de l'Idée si complexe de l'humanité. L'instant lui-même , dans tout ce qu'il a de fugitif et de momentané, peut être fixé par l'art: c'est ce qu'on appelle aujourd'hui an tableau de genre; cette repré  sentation produit une émotion subtile et particulière : car, en fixant dans une image durable ce monde fugitif, cette succession éternelle d'événements isolés qui composent pour nous tout l'univers, l'art accomplit une œuvre qui, en élevant le particulier jusqu'à l'Idée de son espèce, semble réduire le temps lui-méme à ne plus fuir. Disons enfin que les événements historiques, importants au point de vue extérieur, ont quelquefois un inconvénient au point de vue de la peinture : il arrive souvent que ce qu'il y a de significatif en eux ne peut être représenté d'une façon intuitive, niais doit au contraire être ajouté par la pensée. À ce point de vue, il faut en général distinguer- dans un tableau la signification nominale de la signification réelle : la première est tout extérieure, elle réside dans une pure notion que l'on veut bien ajouter; la seconde consiste dans une ,face particulière de l'Idée de l'humanité qui devient par le moyen du tableau saisissable à l'intuition. Supposons, par exemple, que la signification extérieure soit Moïse trouvé par une princesse égyptienne ; voilà une circon  stance singulièrement importante pour l'histoire ; la signification réelle, au contraire, j'entends ce qui est effectivement offert à notre intuition, c'est un enfant, abandonné sur un berceau flottant, sauvé par une femme de haute naissance : voilà un fait qui a pu se pro  duire assez souvent. C'est le costume seul qui dans ce cas peut renseigner un homme instruit sur l'événement précis dont il s'agit ; mais le costume n'a de valeur que pour la signification nominale; pour la signification réelle, il n'en a aucune : car cette dernière n'a trait qu'à l'homme en tant qu'homme, et non point à ses détermi  nations contingentes. Les événements tirés de l'histoire n'offrent donc aucun avantage comparativement à ceux que l'on prend clans la simple possibilité et que par conséquent on ne    peut désigner sous une dénomination individuelle, mais seulement sous une rubrique générale : car ce qu'il y a de vraiment significatif dans les premiers, ce n'est point la partie individuelle, ce n'est point la circonstance particulière considérée comme telle ; c'est au contraire ce qu'ils contiennent de général, c'est le côté de l'Idée de l'humanité qui, s'exprime par éux. Cependapt il ne faut point s'autoriser de cela pour proscrire les sujets historiques précis : leur valeur proprement artistique repose, pour le peintre comme pour le spectateur, non sur le fait individuel et particulier qui fait leur intérêt historique, mais sur la signification générale qui s'exprime par eux, sui. leur Idée. Il convient aussi de ne choisir dans l'histoire, en fait de sujets, que ceux où la signification générale est effecti  vement exprimable et ne demande point à être ajoutée par la pensée, sans quoi la signification nominale est -par trop différente de la signification réelle : ce que la pensée ajoute au tableau prend trop d'importance et nuit à ce que l'on perçoit par la vue. Même au ,théâtre, il ne convient pas que l'action principale se passe, comme dans la tragédie française, derrière la scène ; évidemment et à plus forte raison, c'est un défaut bien plus grave encore dans la pein  ture. Comment l'effet d'un sujet historique peut-il être franchement médiocre ? Il faut pour cela que, par la nature même du sujet, le peintre se trouve renfermé dans un cercle déterminé par des raisons étrangères à l'art, et que ce cercle soit pauvre en objets pitto  resques ou intéressants [...] Mais ce sont surtout les grands peintres de l'Italie, au quinzième et au sei  zième siècle, qui ont pâti de cette mauvaise étoile dans le cercle étroit où ils étaient arbitrairement renfermés pour le choix des sujets, ils ont été obligés de s'arrêter toute espèce d'événements insignifiants : en effet, pour la partie historique, le Nouveau Testa  ment forme une matière encore plus ingrate que ; l'histoire des martyrs et des Pères, qui y fait suite, est un sujet singulièrement aride. Malgré tout, il est nécessaire de faire une distinction entre les tableaux qui traitent de la partie historique ou mythologique du judaïsme ou du christianisme et ceux qui révèlent à. notre intuition l'esprit original , c'est-à-dire la morale du christianisme, sous la forme de personnages imbus de cet esprit. Ces derniers sont en réalité les plus hautes et les plus admirables créations de la peinture ; elles n'ont. été réalisées que par les plus grands maîtres de cet art, particulièrement par Raphaël et par le Corrège, surtout par ce dernier dans ses premières oeuvres. Une telle peinture ne peut vraiment point rentrer dans la peinture d'histoire car elle ne représente le plus souvent aucun événement, aucune action ; ce ne sont la plupart du temps que de simples groupes où entrent les Saints et le Sauveur lui-même, celui-ci souvent encore dans l'enfance, accompagné de sa mère et des anges. Dans leurs physionomies et surtout dans leur regard, nous voyons l'expression  et le reflet de la connaissance la plus parfaite, je veux dire de celle qui ne s'applique point aux choses particulières, mais qui conçoit d'une manière parfaite les Idées, c'est-à-dire toute l'essence du monde et de la vie; cette connaissance réagit aussi sur leur volonté; mais, à la différence de la connaissance vulgaire. bien loin de pré  senter des motifs à cette même volonté, elle répand sur le vouloir tout entier sa vertu apaisante, le quiétif ; de là vient cette rési  gnation parfaite, qui est à la fois l'esprit intime du christianisme et de la sagesse hindoue ; de là procèdent le renoncement à tout désir, la conversion, la suppression de la volonté qui entraîne dans le même anéantissement le monde tout entier ; de là résulte, en uri mot, le salut. Voilà lés signes éternellement admirables par lesquels les maîtres de l'art ont exprimé dans leurs oeuvres la suprême sagesse. C'est ici le dernier sommet de l'art : après avoir suivi la volonté dans son objectité adéquate, dans les Idées; après avoir parcouru successivement tous les degrés où son être se déve  loppe, lés degrés inférieurs, où elle obéit aux causes, ceux où elle cède aux excitations, ceux- où elle est si diversement agitée par les motifs, l'art, pour terminer, nous la montre qui se supprime elle ilme librement, grâce à l'immense apaisement que lui procure la connaissance parfaite de son être. "

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