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mardi 17 novembre 2015

LE BONHEUR. CHAPITRE 6. EST-CE LA MAIN DE DIEU, EST-CE LA MAIN DU DIABLE ?

Dans la même veine que Rousseau on peut également lire le poème de Barbara : "Chapeau bas", avec toutefois deux aspects importants dont nous allons parler.



CHAPEAU BAS


Est-ce la main de Dieu,
Est-ce la main de Diable
Qui a tissé le ciel
De ce beau matin-là,
Lui plantant dans le coeur
Un morceau de soleil
Qui se brise sur l'eau
En mille éclats vermeils ?

Est-ce la main de Dieu,
Est-ce la main du Diable
Qui a mis sur la mer
Cet étrange voilier
Qui, pareil au serpent,
Semble se déplier,
Noir et blanc, sur l'eau bleue
Que le vent fait danser ?

Est-ce Dieu, est-ce Diable
Ou les deux à la fois
Qui, un jour, s'unissant,
Ont fait ce matin-là ?
Est-ce l'un, est-ce l'autre ?
Vraiment, je ne sais pas
Mais, pour tant de beauté,
Merci, et chapeau bas.

Est-ce la main de Dieu,
Est-ce la main de Diable
Qui a mis cette rose
Au jardin que voilà ?
Pour quel ardent amour,
Pour quelle noble dame
La rose de velours
Au jardin que voilà ?

Et ces prunes éclatées,
Et tous ces lilas blancs,
Et ces groseilles rouges,
Et ces rires d'enfants,
Et Christine si belle
Sous ses jupons blancs,
Avec, au beau milieu,
L'éclat de ses vingt ans ?

Est-ce Dieu, est-ce Diable
Ou les deux à la fois
Qui, un jour, s'unissant,
Ont fait ce printemps-là ?
Est-ce l'un, est-ce l'autre ?
Vraiment, je ne sais pas
Mais pour tant de beauté,
Merci, et chapeau bas !

Le voilier qui s'enfuit,
La rose que voilà
Et ces fleurs et ces fruits
Et nos larmes de joie...
Qui a pu nous offrir
Toutes ces beautés-là ?
Cueillons-les sans rien dire.
Va, c'est pour toi et moi !

Est-ce la main de Dieu
Et celle du Malin
Qui, un jour, s'unissant,
Ont croisé nos chemins ?
Est-ce l'un, est-ce l'autre ?
Vraiment, je ne sais pas
Mais pour cet amour-là
Merci, et chapeau bas !

Mais pour toi et pour moi
Merci, et chapeau bas !


***
La première nuance que je voulais introduire, par rapport à d'autres textes cités auparavant, est l'apparition de l'Autre :

"Qui a pu nous offrir
Toutes ces beautés-là ?
Cueillons-les sans rien dire.
Va, c'est pour toi et moi !"

Les moments de bonheur de Rousseau étaient égoïstes. Tout se passait entre lui et l'univers. Pour Barbara, les bonheurs sont là pour être cueillis et partagés. Et c'est en quelque sorte ce partage qui crée l'amour, donc le bonheur :

"Mais pour cet amour-là
Merci, et chapeau bas !"


Il est sans doute vrai que le bonheur, contrairement au plaisir, ne s'entend que dans le sens d'une intersubjectivité. Pourquoi ? Parce que nous ne savons rien de l'Autre. Rien n'est plus hermétique que mon semblable, et il est même très mystérieux que je puisse l'aimer dans de telles conditions. Il est encore plus mystérieux, si je suis juif ou chrétien, que je puisse l'aimer "comme moi-même". L'étanchéité est totale, comme celle des univers mutiples que certaines théories de la physique moderne postulent. Je ne connais de l'Autre que l'apparence, son corps est pour moi un corps insensible dont je ne connais les plaisirs et les souffrances, que par ce que l'Autre m'en dit dans ses rires et dans ses plaintes. Quand à ses pensées, elles me sont tout à fait indéchiffrables si ce n'est par ses paroles qui peuvent vouloir dire tout et n'importe quoi. Or la rupture de l'étanchéité peut intervenir par l'appréhension de "petits" bonheurs communs. Pour en revenir à l'analogie cosmologique, il est curieux de constater que les équations de la relativité générale d'Einstein, autorisent (sans que ce soit prouvé) non seulement l'existence d'univers multiples mais aussi de ce qu'on appelle des "trous de ver" qui permettraient à ces univers de communiquer entre eux. Il est clair que Barbara ne pensait pas à de telles théories (qui d'ailleurs n'existaient pas encore quand a créé cette chanson) mais je crois que, par analogie, le sens profond du poème "Chapeau bas" est bien la possibilité d'une communication "amoureuse"entre des êtres qui, par nature, ne devraient pas s'aimer.

J'ai écrit plus haut "il est sans doute vrai etc.". Pourquoi cette restriction ? En raison de la présence persistante du couple Dieu-Diable. Que vient faire le diable dans cette affaire ? À mon sens il laisse supposer que cette harmonie des corps et des esprits ( disons "des âmes" sans attacher à ce mot un sens théologique) est d'une extrême fragilité et que quand le "trou de ver" s'effondrera viendra la pointe aiguë de la solitude. Dieu aurait donc créé le bonheur de l'amour et le diable la souffrance du regret ? Et il est vrai que la seule chose que je ne puisse faire pour l'Autre est de mourir à sa place et que Moi et l'Autre sommes inéluctablement destinés à une double solitude.

À suivre ...

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